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[Le départ d’Ernst et de Tzara nous laisse seuls...]

Lettre datée du 24 septembre 1921

Correspondence

Author

Author André Breton
Letter to Jacques Doucet
People cited Charlie Chaplin, dit Charlot, André Derain, Fatty, Georges Ribemont-Dessaignes, Paul Éluard, Max Ernst, Francis Picabia, Philippe Soupault, Tristan Tzara

Description

Lettre d'André Breton à Jacques Doucet, d'Imst (Autriche), le 24 septembre 1921.

 

Transcription

Imst, le 24 septembre 1921.

Bien cher Monsieur,

le départ d’Ernst et de Tzara nous laisse seuls au Tyrol, où peut-être Eluard va venir nous retrouver. Les deux premiers laissent le journal ci-joint, en signe de leur passage. Je vous en envoie un exemplaire, moins pour ce qu’il apporte de nouveau au point de vue littéraire que parce qu’il peut vous donner idée de l’atmosphère dans laquelle nous avons vécu ces derniers jours. La feuille était sous presse au moment de mon arrivée. Vous y verrez aussi, notamment, que Tzara n’a pas jugé utile d’entreprendre une polémique avec Picabia, comme l’agression du « Pilhaou » le faisait craindre. Tout au plus l’un des pseudonymes de Picabia : Funiguy lui fournit- il l’occasion de cet écho ironique en première page. À mon sens, c’est faire preuve à la fois de tact et d’habileté. Le dessin d’Ernst me plaît infiniment dans sa truculence toute nouvelle. Ernst est d’ailleurs l’un des trois ou quatre hommes dont j’attends le plus.

La controverse que je soutiens depuis longtemps avec Tzara a atteint avant‑hier son point culminant. J’ai constaté avec plaisir que nos divergences de vues s’étaient encore accusées. Tzara pense de plus en plus qu’il faut s’éloigner du public, alors que je me dispose à lui faire un certain nombre de concessions. Il en reste, en outre, aux trois ou quatre axiomes généraux sous l’influence desquels Dada a fini par prendre la tournure que vous savez et dont l’importance me semble aujourd’hui fort exagérée. Il incline toujours à un pessimisme absolu au‑dessus duquel, grâce peut‑être à un heureux concours de circonstances, je parviens chaque jour davantage à m’élever. Nous nous sommes heurtés autant que possible et, au cours de la joute, le sentiment de ma volonté d’autre chose s’est considérablement fortifié. Je me trouve maintenant à l’abri des derniers scrupules qui m’assaillaient parfois. Je dois dire qu’en dehors d’une pensée orgueilleusement sophistique et d’un absolutisme souvent insupportable, je n’ai pas cessé d’accorder à Tzara le bénéfice de très grandes qualités. Sous le masque de l’incohérence verbale, il faut avoir le courage de les distinguer dans son « Monsieur Aa » dont je me permets de vous souligner un passage très bien venu.

Il y a aussi des choses charmantes dans «Net. » Il est certain qu’Eluard, Ribemont‑Dessaignes et même le Soupault de ce numéro sont plus faibles.

De ma condition morale, bien cher Monsieur, que vous dire ? Je suis un peuple dont l’histoire vient de finir.

J’avais écrit à Derain pour lui parler de mon projet d’écrire sur ses dernières productions dans l’Amour de l’Art. Il me prie délicieusement de n’en rien faire. Au reste le titre de cette revue ne me disait rien qui vaille. Je donnerai ces impressions à la N.R.F., à moins que je ne réussisse financièrement à mettre sur pied une revue nouvelle, dès mon retour.

J’espère pouvoir travailler ici. Utiliserai‑je mon temps à me réentraîner ou entreprendrai‑je sans hésiter quelque œuvre de longue haleine, je n’en sais rien encore mais je suis certain que l’ambiance sera très favorable.

Je serais extrêmement heureux de recevoir de nos nouvelles. Avez-vous fait quelque heureuse acquisition depuis mon départ ? Ici je ne lis pas les journaux français et il me tarde de savoir ce que sont devenus Charlot et Fatty, et jusqu’à quand l’on a ajourné la publication du Journal des Goncourt.

Je reviens d’Innsbrück, capitale du Tyrol, et j’ai fouillé vainement plusieurs magasins d’antiquaires. Je ne sais à quoi attribuer cette pauvreté.

Je vous prie, cher Monsieur, de croire à ma très fidèle affection.

André Breton

Gasthof Post, Imst, Tyrol (Autriche)

 

Bibliography

André Breton, Lettres à Jacques Doucet, éd. Étienne-Alain Hubert, Paris, Gallimard, coll. Blanche, 2016, p. 103-106.

 

Librairie Gallimard

Creation date24/09/1921
Bibliographical material

 Quatre pages 20,5 × 14,5 cm sur un feuillet 29 × 20,5 cm plié. Adresse d'origine : Gasthof Post, Imst, Tyrol (Autriche).

LanguagesFrench
Place of origin
Library

Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris : BLJD 7210-15

Size14,50 x 20,50 cm
Copyright© Aube Breton, Gallimard 2016
Keywords,
CategoriesCorrespondence, Letters from André Breton
Set[Correspondance] Lettres à Jacques Doucet
Permanent linkhttps://www.andrebreton.fr/en/work/56600101001007
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