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Descriptif

Lettre d'André Breton à Jacques Doucet, sans adresse, le 15 janvier 1921.

 

Transcription

Samedi 15 Janvier 1921.

Monsieur,

j’ai laissé passer deux ou trois jours pour vous écrire. Je vous remercie encore une fois de l’aide matérielle et morale que vous m’apportez. Grâce à vous je me trouve en ce moment presque heureux. Je dis presque car je ne le serai tout-à-fait que lorsque je serai parvenu à écarter définitivement de moi cette bohème qui me guette, empêchant encore de se réaliser ce que je désire le plus. Vous savez peut-être que je cherche le moyen d’épouser une jeune fille que j’aime et qui m’aime mais que sa situation de fortune me rend pour le moment inaccessible. Il est bien attristant que tant d’espoir et de bonne volonté ne suffise à créer ce que nous voulons. Cette pensée m’assombrit des jours entiers.

Mes amis et moi nous assistions hier à la conférence de Marinetti sur « Un art nouveau ». La séance a été bruyante. Nous avions comploté de faire échec au futurisme parmi les adeptes duquel on nous range trop souvent. Il eût d’ailleurs été aisé de combattre une argumentation des plus médiocres si Dada, fidèle à sa tradition, n’était allé chercher son adversaire sur un autre terrain que celui du bon sens. La plupart de nos interruptions étaient préparées, chacun de nous en avait une copie dactylographiée entre les mains. La surprise que devait nous faire Marinetti n’en fut pas une : son art nouveau n’est que le « tactilisme » dont Apollinaire exposait le principe dans une conférence chez Paul Guillaume en 1917. L’année dernière, Soupault et moi, nous avons, je pense, réalisé les premières œuvres tactiles, auprès desquelles le mauvais échantillon qui nous fut présenté hier passerait inaperçu. C’est peut-être que nous avions fait des portraits tactiles, de la critique tactile (je me souviens d’un exemple de cette sorte : titre « Le symbolisme est-il mort ? ») et jusqu’à des proverbes tactiles dont l’un se composait d’une éponge sèche et d’un verre d’eau. Après avoir pressé dans la main l’éponge sèche on devait l’introduire dans le verre et la presser à nouveau. (Sans titre.) Il y avait aussi des nus à toucher, des scènes dramatiques et des projets de tombeaux. Le tactilisme de Marinetti est au contraire fort rudimentaire. Dans son « Soudan-Paris » il s’est contenté d’évoquer le Soudan par des matières rugueuses, chaudes, piquantes et Paris par des houppes de soie et du velours. C’est, comme on le voit, assez dépourvu d’imagination. L’imagination ne semble d’ailleurs pas être une des vertus principales de Marinetti. L’hyperbole la plus vulgaire le satisfait toujours. (De l’énergie de d’Annunzio il trouve à dire qu’elle est « haute comme l’Himalaya. ») Pour être tout à fait juste j’ajouterai cependant qu’il possède une assez belle désinvolture et ce qu’on est convenu d’appeler du tempérament.

On n’est pas près de s’apercevoir, sous la grossièreté des traits que Dada décoche aux prétendus maîtres d’aujourd’hui, de l’extrême délicatesse qui distingue un Philippe Soupault, un Tristan Tzara. À eux tous les premiers s’applique l’admirable parole de Rimbaud :

Par délicatesse

J’ai perdu ma vie

Vous m’avez demandé, Monsieur, de vous parler de Freud. Il s’agit d’un professeur à la faculté de médecine de Vienne, auteur de remarquables travaux sur les névroses et les psychoses. Ses théories, dont l’influence va grandissante en Europe, inspirent aujourd’hui presque toutes les recherches psychiatriques et commencent à influencer la psychologie. Freud, élève de Charcot, a révolutionné de nos jours la médecine mentale tandis que Babinski, élève lui aussi de Charcot, révolutionnait la médecine nerveuse. L’œuvre de Charcot, tout comme le Discours de la méthode, demeure le type de ce qu’on nomme l’erreur de génie. L’homme d’imagination prodigieuse qui inventa plutôt qu’il ne découvrit l’hystérie, devait former des élèves qui missent tous ses conclusions en doute et rejetassent délibérément ses théories. (Ce fut aussi l’aventure de Kant avec Hegel et Fichte.) De l’instruction de la Salpêtrière, Freud et Babinski retinrent cette merveilleuse méthode expérimentale qui consiste à essayer tout ce qui vous passe par la tête, à se défaire des prévisions et à se tenir à l’abri de la pudeur. J’ai vu Babinski examiner les malades : les faire lever, asseoir, plier le genou gauche, etc. tout cela sans raison préalable. Cent choses absurdes étaient tentées sur le même individu et il arrivait qu’à la centième Babinski pût se frapper le front. N’est-ce-pas ainsi qu’il découvrit le signe de l’hémiplégie et notamment son fameux réflexe plantaire ? Vers la même époque Freud, esprit peut-être un peu moins indépendant et plus systématique, s’efforçait de formuler les règles suivant lesquelles on peut agir avec le maximum d’efficacité (penser, guérir la souffrance, améliorer les conditions d’existence, etc.) Il commença par s’en prendre à cette « Censure » qui a pour effet de rejeter dans l’inconscient un certain nombre d’opérations mentales dont la morale courante nous condamne à rougir. Il redressa notre mémoire qui avait pris l’habitude de défaillir chaque fois que nous aurions eu l’occasion d’un remords. En nous prenant par l’instinct de conservation, il parvint à nous faire considérer de sang froid toutes sortes d’aventures que nous réprouvions : la vacance les devoirs de vacances de notre esprit entre deux lieux communs, des désirs inavouables, etc. On est tenté encore de ne voir chez Freud que la partie la plus médiocre de sa doctrine, ce pansexualisme, comme on n’a vu longtemps que la perversité et le pessimisme chez Baudelaire. Mais moi je ne trouve aucun intérêt à faire de Freud un érotomane de même que je souscris entièrement à l’opinion qui fait par exemple du marquis de Sade avant tout « l’esprit le plus libre qui ait encore existé ».

Je me permets, Monsieur, de vous recommander la lecture de « La Psychoanalyse des Névroses et des Psychoses » par Régis et Hesnard où se trouve l’exposé de cette théorie. Aucune des œuvres du savant autrichien n’a encore été traduite en français. Il n’a guère paru dans les journaux médicaux que des articles fragmentaires de ses élèves Jung et Maeder, médecins-chefs de l’asile d’aliéné de Zurich, assez intéressants d’ailleurs au point de vue des applications littéraires.

Ces applications, Freud, Jung, Maeder les ont surtout cherchées dans les œuvres consacrées par l’admiration des siècles. Shakespeare et Goethe ont été les plus souvent interrogés : le « motif de la cassette » chez le premier, la chanson de Marguerite ont donné lieu à de brillantes interprétations. Ces cas sont malheureusement impurs et je ne sache pas que les psychiatres de l’école de Vienne aient jamais rêvé de posséder de meilleurs documents. Mais la « censure », très agissante malgré tout chez les écrivains célèbres, ne permet pas de tirer parti analytiquement de l’ensemble de leur production. Il appartenait à d’autres hommes de trouver un mode d’expression qui répondît au nouveau besoin. Cela se fit en remettant en faveur l’inspiration. Je n’entends marquer entre les deux événements aucun rapport de cause à effet. Il serait du reste impossible de savoir qui a commencé, des poètes artistes ou des savants.

En écrivant « Les Champs magnétiques », Soupault et moi, nous avons cru faire faire à la question un pas décisif. Pour la première fois, je pense, des écrivains ont renoncé à juger leur œuvre au point de ne pas y faire une retouche se donner le temps de reconnaître ce qu’ils créaient. Le livre a été écrit en six jours. On nous a beaucoup reproché d’avoir fourni le minerai brut, sans se douter que notre intention était bien de restituer rendre le métal (que l’art a pour objet de purifier indéfiniment) à son état primitif, de nous borner au travail d’extraction. Nous prétendions ainsi devenir les plus riches. L’esprit critique dont on meurt à notre époque ne joua aucun rôle dans mes ces recherches. C’est pourquoi il ne saurait être question d’inégalité dans l’appréciation d’un livre comme les Champs magnétiques. De même que deux mots placés spontanément l’un près de l’autre ne peuvent être incohérents puisqu’ils ont au moins pour rapport l’esprit qui les conçut, de même cet esprit en s’abandonnant complètement à sa pente ne peut que demeurer identique à lui-même. Tout le reste, les adresses, les retouches, les prétendues victoires sur l’absurde, l’étrange, le vulgaire, n’est à mon sens qu’illusion. On ne sait d’ailleurs pas ce qu’on sacrifie et c’est pourquoi l’étude des manuscrits est d’un si grand intérêt. La nouveauté, en quelque disposition que nous nous trouvions pour l’accueillir, provoque presque toujours chez nous un léger mouvement d’impatience d’inquiétude. Pour peu qu’on s’y attarde, on ne retiendra aucune trouvaille vraiment originale. Comme on l’a fort bien dit, le difficile n’est pas de savoir ce dont je veux, mais ce dont je voudrai demain. Ce véritable « surréalisme », pour moi Lautréamont en a posé la première pierre. Je sais bien que cela porte atteinte à un certain ordre superficiel auquel nous sommes accoutumés mais je prétends que cela seul est conforme à un ordre profond. Soupault et moi nous remplissons des cahiers de cette écriture sans sujet ; nous regardons s’y produire des faits que nous n’avons pas même rêvés, s’y opérer des alliages mystérieux et nous avançons comme dans un conte de fées. Je me suis toujours proposé de faire paraître quelques-uns de ces cahiers sous le titre : « Les Pas perdus ».

La nature des phrases qui les composent est celle des phrases qu’on surprend au moment de s’endormir. Je me souviens que l’idée du système m’est venue un soir à la limite du sommeil en assistant à la formation de celle-ci, qui m’inspira : « Il y a Un homme a une fenêtre qui lui passe par le milieu du corps. » Il s’agissait évidemment d’un homme à la fenêtre. Le caractère poétique de l’expression était indéniable.

Il est facile d’obtenir une suite indiscontinue de phrases de ce genre en s’isolant autant que possible du monde extérieur. La pénombre, le silence, l’heure avancée, sont de bonnes conditions de réussite. C’est dans un milieu semblable que Freud a pris l’habitude aussi d’examiner ses malades.

Je pense qu’on ira très loin dans cette exploration de l’inconscient. Le propre de la nouvelle méthode est de promettre découverte sur découverte. C’est un véritable vice, aussi. J’aurais beaucoup à ajouter sur ce sujet.

Je vous prie, Monsieur, d’excuser ce long retard. Permettez‑ moi de vous écrire une autre lettre avant la fin de la semaine. Je ne sais si le sujet que j’ai pris aujourd’hui vous intéressera, vous savez combien je le désire.

Veuillez agréer, Monsieur, l’expression de mon respectueux dévouement.

André Breton.

 

Bibliographie

BRETON, André, Lettres à Jacques Doucet, éd. Étienne-Alain Hubert, Paris, Gallimard, coll. Blanche, 2016, p. 63-69.

Librairie Gallimard

Date de création15/01/1921
Notes bibliographiques

Cinq pages chiffrées de I à V sur cinq feuillets 27 × 21 cm. Encre bleue.

 

Languesfrançais
Lieu d'origine
Bibliothèque

Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris : BLJD 7210-4

Dimensions21,00 x 27,00 cm
Crédit© Aube Breton, Gallimard 2016
Mots-clés,
CatégoriesCorrespondance, Lettres d'André Breton
Série[Correspondance] Lettres à Jacques Doucet
Lien permanenthttps://www.andrebreton.fr/fr/work/56600101000996
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