La Collection

Accueil > Œuvres > [Je pense...]

[Je pense...]

Lettre datée du 11 avril 1921

Correspondance

Auteur

Auteur André Breton
Personnes citées Maurice Barrès, Paul Bourget, Arthur Cravan, André Gide, Jules Soury, Ernest Renan, Arthur Rimbaud, Henri Beyle, dit Stendhal, Taine
Destinataire Jacques Doucet

Descriptif

Lettre d'André Breton à Jacques Doucet, datée du 11 avril 1921 (sans adresse).

 

Transcription

Paris le 6 juin 1921

11 avril 1921

Je pense qu’en dépit de l’attitude extrêmement sèche à laquelle il s’est complu ces dernières années la postérité sera tendre pour Maurice Barrès.

Bien souvent ma pensée s’est tournée vers lui et j’ai connu j’en ai tiré une amertume particulière un regret que donne l’attrait d. J’ai compris que c’était là le dernier charme auquel le magicien avait fini par se fier, l’extrême raffinement auquel il s’était arrêté sur le chemin de la volupté. J’ai su que cette froideur était feinte n’était pas foncière et que cette contradiction était superficielle. J’ai Il m’a appris à modérer mes haines, à toujours remonter le cours des existences avant de jug placer plus haut mon jugement qu’on ne le fait en général, à ne pas accorder à l’action d’importance journalière. Par lui je me suis fait une idée de la compromission dans ce qu’elle a d’héroïque et il est impossible qu’il ne goûte de loin, par cette merveilleuse lui à qui je me suis toujours plu une certaine force de divination que je me suis toujours plu à lui reconnaître, l’hommage sans réserve qu’en leur for intérieur des hommes de mon âge lui rendent aujourd’hui.

Ses ennemis eux-mêmes lui doivent cette justice, il s’est admirablement prévu. Il est aujourd’hui l’homme « opulent » qu’il se proposa de devenir, au temps d’« Un Homme libre ». Ambition médiocre, dira-t-on. Néanmoins cela implique un procès de la vie spéculative que bien peu avaient été capables d’instruire avant lui. Bien plus que Gide, il est possédé du tourment de ne pas se restreindre ; il semble épier l’instant où quelque chose lui ôtera la libre disposition de soi-même. Arthur Cravan disait qu’il souhaitait posséder la notoriété de Paul Bourget pour pouvoir se montrer en cache-sexe dans un music-hall. L’idée ne lui serait pas venue de le dire de Maurice Barrès. Ni l’Académie, ni le patriotisme ne nous donnent sur lui d’assurance suffisante ; nous n’avons jamais désespéré de lui-même pendant la guerre de 1914.

Il y a, dans les premiers livres de Barrès, un tel défi porté à l’opinion que nulle injure venant d’elle ne saurait plus atteindre leur auteur. Qu’on se reporte à la préface d’« Un Homme libre » : « Quand j’avais vingt-cinq ans, s’exalte-t-il, j’ai scandalisé. » Il est intéressant de comparer la solution apportée par Barrès au problème de la vie à celle d’un Rimbaud par exemple. Toutes deux s’inspirent du même sentiment, mais comme elles diffèrent dans leur développement : chez Barrès, il n’y a rien de grave, la véritable philosophie est la légèreté. Malgré ce qu’elle a de systématique (Barrès n’a pas vraiment grandi à l’école de Stendhal, de Taine, de Soury, de Renan) une proposition de cet ordre vient du moins corriger le caractère romantique optimiste, de la proposition rimbaldienne.

C’est dans le « Culte du Moi » enfin que nous avons puisé, quelques-uns de mes amis et moi, une partie de notre enseignement. Barrès a fait plus qu’aucun autre pour adapter l’idéalisme aux rendre compatible avec les nécessités pratiques cet idéalisme qui ne présentait qu’une valeur figurative. C'est à dire que beaucoup d’entre nous lui doivent quelques‑unes de leurs façons « les plus naturelles » de penser.

La langue de Barrès a pour nous tant de séduction qu’elle suffirait à nous le rendre cher, mais est-il bien utile de répéter que nous voyons en lui notre meilleur poète en prose :

« Le paysage de Tolède et la rive du Tage sont parmi les choses les plus ardentes et les plus tristes au monde. »

11 avril 1921

Ouvrages de Maurice Barrès que je considère comme les plus import. :

  Sous l’œil des barbares

  Un homme libre

  Le Jardin de Bérénice.

  L’Ennemi des Lois

  Huit jours chez M. Renan

  Toute Licence sauf contre l’Amour.

  Du Sang, de la Volupté et de la Mort

  La Colline inspirée.

 

Bibliographie

BRETON, André, Lettres à Jacques Doucet, éd. Étienne-Alain Hubert, Paris, Gallimard, coll. Blanche, 2016, p. 90-93.

Librairie Gallimard

Date de création11/04/1921
Notes bibliographiques

Ms, encre bleue - cinq pages 18 × 13,5 cm, sur deux feuillets 27 × 18 cm pliés et un feuillet 18 × 13,5 cm, papier bleu.

 

Languesfrançais
Bibliothèque

Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris : BLJD 7210-10

Dimensions18,00 x 27,00 cm
Nombre de pages5
Crédit© Aube Breton, Gallimard 2016
Mots-clés, ,
CatégoriesCorrespondance, Lettres d'André Breton
Série[Correspondance] Lettres à Jacques Doucet
Lien permanenthttps://www.andrebreton.fr/fr/work/56600101001002