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Descriptif

Lettre d'André Breton à Jacques Doucet, envoyée le 20 décembre 1920 de Paris.

 

Transcription

Paris le 20 décembre 1920.


Monsieur,


puisque vous voulez bien vous intéresser à ma vie, il ne vous déplaira peut‑être pas que je trace dans cette première lettre un portrait de moi‑même, quitte à me perdre dans les détails ou à trop me simplifier. Je ferai en sorte que vous ne m’en gardiez pas rigueur.

En proie à deux des tendances contradictoires, que, répugnant à me servir du vocabulaire psychologique, je m’abstiendrai de définir, il se peut que je ne trouve jamais l’équilibre. Longtemps je me suis interdit de penser à l’avenir ; s’il m’arrive aujourd’hui de faire des projets, c’est pure concession à un être que j’aime et seul je sais quelles réserves j’y apporte encore en mon for intérieur. Je suis cependant très loin de l’insouciance, et je ne conçois pas qu’on puisse trouver un repos dans le sentiment de la vanité de toutes choses. Absolument incapable de prendre mon parti du sort humain, atteint dans ma conscience la plus haute par le déni de justice qu’on excuse au moyen du péché originel, j’essaie d’adapter mon existence aux conditions dérisoires qui lui sont faites. Je me sens par là tout-à-fait en communion avec des hommes comme Benjamin Constant, tel qu’il fut rencontré en Italie, ou comme Tolstoï disant : « Si seulement un homme a appris à penser, peu importe à quoi il pense, il pense toujours à sa propre mort. Tous les philosophes ont été ainsi. Et quelle vérité peut-il y avoir s’il y a la mort ? »

Je ne veux rien sacrifier au bonheur et je me sonne volontiers pour l’ennemi déclaré du pragmatisme. Chercher le réconfort dans une croyance m’a toujours semblé vulgaire. Il est indigne de vouloir un remède à la souffrance morale. Se suicider, je ne le trouve légitime que dans un cas : n’ayant au monde d’autre défi à jeter que le désir, ne recevant d’autre défi que la mort, je peux en venir à désirer la mort. Mais il ne saurait être question de m’abêtir, comme le souhaitait Pascal, ce serait me vouer au remords au lieu de me consoler. Je parle par expérience : il m’advient parfois de céder à cet entraînement, je sais qu’il ne me réussit pas.

Le désir… Certes il ne s’est pas trompé celui qui a dit : « Breton : sûr de ne jamais en finir avec ce cœur, le bouton de sa porte. » On me fait grief de mon enthousiasme. Je passe avec facilité du plus vif intérêt à l’indifférence, ce qui dans mon entourage est diversement apprécié. En littérature je me suis épris successivement de Mallarmé, de Rimbaud, de Jarry, de Lautréamont, d’Apollinaire, ainsi que de Huysmans, de Laclos, de Barrès, de Vauvenargues. Auprès de plusieurs d’entre eux, je ne retrouve plus l’émotion de jadis. Des Reverdy, des Picabia à qui j’ai été vivement attaché, me lassent aujourd’hui. Parmi les vivants je garde une affection surprenante à Valéry, à Derain, à Soupault et à Tzara. C’est à Jacques Vaché que je dois le plus. Le temps que j’ai passé avec lui à Nantes en 1916 m’apparaît comme enchanté. Je ne le perdrai sans doute jamais de vue et, quoique je sois encore appelé à me lier au fur et à mesure des rencontres, je sais que je n’appartiendrai à personne avec cet abandon. Sans lui j’aurais peut-être été un poète ; il a déjoué en moi un complot de forces obscures qui mène à se croire quelque chose d’aussi absurde qu’une vocation. Je me flatte à mon tour de ne pas être pour rien dans le fait qu’aujourd’hui plusieurs jeunes gens qui écrivent ne se connaissent plus la moindre ambition littéraire. « On publie, a dit Tzara, pour chercher des hommes » et rien de plus. Des hommes je suis de jour en jour plus curieux d’en découvrir.

Ma curiosité, qui s’exerce passionnément sur certains êtres, est par ailleurs assez difficile à exciter. Je n’ai pas grande estime pour l’érudition ni même, à quelque raillerie que cet aveu m’expose, pour la culture. J’ai reçu une instruction moyenne et cela presque inutilement. J’en garde au plus un tact assez sûr de certaines choses (on a été jusqu’à prétendre que j’avais celui de la langue française avant tout autre instrument, ce qui m’a fort irrité). Enfin j’en sais exactement assez pour mon besoin spécial de connaissance humaine. C’est ainsi que j’ai pu discerner les mérites de Freud (que j’ai fait connaître à Apollinaire, il y a près de cinq ans) ou d’Einstein (ces jours-ci).

Je pense, d’accord avec Barrès, que « la grande affaire pour les générations précédentes fut le passage de l’absolu au relatif » et qu’« il s’agit aujourd’hui de passer des certitudes à la négation sans y perdre toute valeur morale ». (Pourquoi « des certitudes à la négation » ? c’est ce que je tenterai d’établir ultérieurement dans mes lettres.) La question morale me préoccupe. L’esprit naturellement « frondeur » que j’apporte du reste m’inclinerait à la faire dépendre du résultat psychologique, si par intervalles je ne la jugeais supérieure au débat. Elle a pour moi ce prestige qu’elle tient la raison en échec. Elle permet enfin les plus grands écarts de pensée. Les moralistes, je les aime tous, particulièrement Vauvenargues et de Sade. La morale est la grande conciliatrice. L’attaquer, c’est encore lui rendre hommage. C’est en elle que j’ai toujours trouvé mes principaux sujets d’exaltation.

J’échappe, autant que possible, à la logique. Sans aucune affectation, je ne me trouve pas conséquent avec moi-même. « Un événement ne peut être la cause d’un autre que si on peut les réaliser tous deux au même point de l’esprit » dit Einstein. C’est ce que j’ai toujours grossièrement pensé. Je nie tant que je touche terre, j’aime à une certaine altitude, plus haut que ferai-je ? Encore dans l’un quelconque de ces états ne suis-je jamais au même point. Et quand je dis : je touche terre, je suis à une certaine altitude, plus haut je ne suis pas dupe de mes images.

Je ne fais pas profession d’intelligence. Rien ne m’est plus étranger que le soin pris par certains hommes de sauver ce qui peut être sauvé. Je me débats instinctivement à l’intérieur des cercles vicieux que je vois partout. (Je ne connais pas un seul raisonnement qui ne soit un cercle vicieux.)

Puissé-je, Monsieur, ne pas trop vous décevoir ni trop mal vous récompenser des bontés que vous avez pour moi. Je tenais à me présenter à vous sous mon véritable jour, mon point de vue différant notablement de celui des écrivains que vous avez dû connaître. Il me semble qu’ainsi l’équivoque n’est plus à craindre, vous me pardonnerez mon scrupule. Toutefois si la conversation vous paraissait mal engagée, voudriez-vous avoir la grande obligeance de me le faire savoir ?

Je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mes sentiments respectueux et dévoués.

André Breton.

 

Bibliographie

BRETON, André, Lettres à Jacques Doucet, ed. Étienne-Alain Hubert, Paris, Gallimard, coll. Blanche, 2016, p. 45-49.

Librairie Gallimard

Date de création20/12/1920
Notes bibliographiques

Ms - Quatre pages numérotées de I à IV sur quatre feuillets 27 × 21 cm. Encre bleue et encre violet pâle.

Languesfrançais
Lieu d'origine
Bibliothèque

Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris : BLJD 7210-1

Dimensions21,00 x 27,00 cm
Nombre de pages4
Crédit© Aube Breton, Gallimard 2016
Mots-clés,
CatégoriesCorrespondance, Lettres d'André Breton
Série[Correspondance] Lettres à Jacques Doucet
Lien permanenthttps://www.andrebreton.fr/fr/work/56600101000993
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