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Description

Lettre d'André Breton à Jacques Doucet, envoyée de Paris le 27 décembre 1920.

 

Transcription

Lundi 27 décembre 1920.

Monsieur,

J’ai été très touché des termes de votre lettre et je suis heureux de vous dire que je me sens maintenant tout-à-fait en confiance avec vous. Je m’attache moi aussi, à rester jeune. Cette préoccupation, qui m’est venue de bonne heure, ne me quitte pour ainsi dire pas. Je crois qu’elle est née du jour où, dès les premières pages d’« Adolphe », je suis tombé sur ce lugubre avertissement : « Je trouvais qu’aucun but ne valait la peine d’aucun effort. Il est assez singulier que cette impression se soit affaiblie précisément à mesure que les années se sont accumulées sur moi. Serait-ce parce qu’il y a dans l’espérance quelque chose de douteux et que lorsqu’elle se retire de la carrière de l’homme celle-ci prend un caractère plus sévère, plus positif ? »

Je me suis toujours juré de ne rien laisser s’amortir en moi, si j’y puis quelque chose. Je n’en observe pas moins avec quelle habileté la nature cherche à obtenir de moi toutes sortes de désistements. Sous le masque de l’ennui, du doute, de la nécessité, elle pense m’arracher un acte de renonciation en échange duquel il n’est point de faveur qu’elle ne m’offre. À vrai dire je ne crois qu’on puisse l’emporter dans cette lutte. Guillaume Apollinaire, un esprit très libre cependant, était prêt à tous les sacrifices quelques mois avant de mourir ; Valéry, qui avait signifié noblement sa volonté de silence, publie aujourd’hui des ouvrages discutables ; il n’est pas de semaine où l’on n’apprenne qu’un esprit admirable vient de « se ranger ». Il y a moyen de se comporter avec plus ou moins d’honneur, et c’est tout. Encore la résistance perpétuelle à la tentation pourrait-elle être jugée inhumaine et convient-il de ne pas jeter la pierre à ceux qui tombent. N’empêche que je suis bien curieux de savoir pour quelle charrette je suis, d’apprendre jusqu’où je tiendrai.

Ce sont là quelques-unes des idées qui m’ont conduit au « dadaïsme ». Il me semble bon d’entendre Picabia déclarer qu’un homme célèbre est un homme mort ou Tzara, au retour des Ballets russes, se monter plus que jamais l’apologue partisan du scandale. Tout ce qui peut retarder le classement des êtres, des idées, entretenir la confusion l’équivoque, a mon approbation. Je ne me consolerais pas de ne pas vivre aux temps héroïques de quelque chose. C’est ainsi que j’ai pu faire à Madame de Noailles l’impression d’être saint Jean Chrysostome et de me nourrir de sauterelles.

Je songe à l’admirable phrase de Lautréamont : « Depuis l’imprononçable jour de ma naissance, j’ai voué aux planches somnifères une haine irréconciliable. »

En réponse à l’enquête de Littérature « Pourquoi écrivez-vous ? » j’ai publié de Knut Hamsun une déclaration qui m’avait frappé : « J’écris pour abréger le temps ». Elle est extraite du carnet du lieutenant Glahn, dans « Pan ». C’est la seule à laquelle je puisse souscrire, avec cette réserve que je crois écrire aussi pour allonger le temps. En tout cas, je prétends agir sur lui et la preuve en est qu’en établissant le plan des « Champs magnétiques », Philippe Soupault et moi, nous prîmes je pris soin tout d’abord de régler la vitesse à laquelle nous écririons serait écrit chaque chapitre, depuis la vitesse V des poèmes de la fin qui est à peu près celle de la pensée dans le rêve jusqu’à la vitesse v de « Saisons » qui équivaut à celle du souvenir. J’en atteste encore la réplique que je donnais un jour à Paul Éluard de la pensée de Pascal : « Ceux qui jugent d’un ouvrage par règle sont, à l’égard des autres, comme ceux qui ont une montre à l’égard de ceux qui n’en ont point. » Je continuais : « l’un dit, consultant sa montre : il y a deux heures que nous sommes ici. L’autre dit, consultant sa montre : il n’y a que trois quarts d’heure. Je n’ai pas de montre : je dis à l’un : vous vous ennuyez ; et à l’autre : le temps ne vous dure guère; car il y a pour moi une heure et demie ; et je me moque de ceux qui disent que le temps me dure à moi, et que j’en juge par ma montre : ils ne savent pas que j’en juge par fantaisie. »

Moi qui ne laisse passer sous ma plume aucune ligne à laquelle je ne voie prendre un sens lointain, qui suis incapable de « développer » et que mes amis accusent de ne travailler que dans le genre « dessin de maître », je crois que je me moque de la postérité. Sans doute une désaffection progressive croissante menace- t-elle d’ailleurs les hommes après leur mort. De nos jours il est déjà quelques esprits qui ne savent de qui tenir. On ne soigne plus même sa légende. Un grand nombre de vies ne nécessitent aucune apparaissent sans s’abstiennent de conclusion morale. Quand on aura fini de donner la pensée de Rimbaud ou de Ducasse en problème (à je ne sais quelles fins puériles) ; quand on pen sera avoir recueilli les enseignements de la guerre de 1914, il est permis de supposer qu’on conviendra tout de même de l’inutilité d’écrire l’histoire. On s’aperçoit de mieux en mieux que toute reconstitution est impossible. D’autre part il est bien entendu qu’aucune vérité ne mérite de demeurer exemplaire. Je ne suis pas de ceux qui disent : « De mon temps… » mais j’affirme simplement qu’un esprit, si bon qu’il soit, ne peut qu’égarer ses voisins. Et je ne demande pas pour le mien un meilleur sort que celui que j’assigne à tout autre.

… Je trouve plus commode d’aborder dans mes lettres des sujets généraux mais sans doute préféreriez-vous, Monsieur, quelque chose de plus actuel. C’est à cet égard que je consultais vos goûts. Il me serait si facile de me plier à votre désir que vous ne pouvez hésiter à me le faire connaître. Je me dis que vous attendiez de moi peut-être plutôt des récits que des opinions et que je puis faire fausse route. Une observation de vous me serait en ce cas très utile. Tout ce que je souhaite est de ne pas trop vous ennuyer. Il doit vous sembler que je me mets toujours en avant et que je ne sais parler qu’à la première personne. À vrai dire je n’ai pas pris avec vous assez de précautions oratoires pour être complètement rassuré. Si quelque chose doit vous toucher, ce ne peut être que la sincérité et l’absence de retenue de mes propos…

Je vous prie d’agréer, Monsieur, avec mes vœux de bonheur pour la nouvelle année, l’assurance de mon profond respect.

André Breton

Bibliography

BRETON, André, Lettres à Jacques Doucet, éd. Étienne-Alain Hubert, Paris, Gallimard, coll. Blanche, 2016, p. 50-54.

Librairie Gallimard

Creation date27/12/1920
Bibliographical material

Trois pages sur trois feuillets 27 × 21 cm. Encre bleue et encre bleu‑ noir.

LanguagesFrench
Place of origin
Library

Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris : BLJD 7210-2

Size21,00 x 27,00 cm
Copyright© Aube Breton, Gallimard 2016
Keywords,
CategoriesCorrespondence, Letters from André Breton
Set[Correspondance] Lettres à Jacques Doucet
Permanent linkhttps://www.andrebreton.fr/en/work/56600101000994
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