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 [Dès réception de ta lettre...]

Lettre datée de Saint-Cirq, le 23 août 1966

Auteur

Auteur André Breton
Personnes citées Elisa Claro Breton, Yves Elléouët, Rosy
Destinataire Aube Breton-Elléouët

Descriptif

Lettre d'André Breton à sa fille, datée de Saint-Cirq-Lapopie le 23 août 1966.

 

Transcription

St Cirq le 23 août 1966

Aube chérie, dès réception de ta lettre Elisa t'a télégraphié car ces incursions chez toi à Paris doivent être éclairées précipitamment: il faut donner en ce sens des instructions à Rosy et à la concierge. Tu penses bien tout de même que, si, pour quelque impérieuse raison, Elisa avait dû pénétrer dans l'appartement, elle te l'aurait aussitôt fait savoir et d'autant plus qu'elle t'avait dit n'avoir pas la clé, ce qui n'a cessé de s'avérer exact. Surtout ne sous-estime pas la gravité du fait que Rosy te signale.

Quoi que tu penses, j'ai toujours grand souci de ne pas te faire de peine et j'évite même, dans toute la mesure du possible, de te paraître prendre un ton «moralisateur». Il n'en faut pas moins que je te rende compte de ma façon de voir, quitte à ce qu'elle ne corrobore pas toujours la tienne et c'est même là un rôle dont, de par nos attaches humaines, j'estime ne pas devoir me départir. Toujours à propos de clés… je t'ai blessée, me dis-tu, en te réclamant les miennes et tu crois devoir faire jouer là (sans trop de légèreté) ce service de «boîte» que mon très mauvais état de fonction respiratoire, ces derniers mois, me fit accepter d'Yves , qui me l'offrait (et c'est bien le seul depuis que je l'ai connu : j'ai pu rêver de bien autrement aimables relations entre nous !) Chérie, si je t'ai réclamé ces clés, c'est que - tu sembles l'oublier - à ce moment nos conditions de voisinage d'un étage à l'autre venaient de se trouver bouleversées : il semblait établi que l'un de vous devait quitter très vite l'appartement. Yves ne s'y montrait aucunement disposé et sa mère assurait en ta présence, que c'était à moi de pouvoir à ton installation ailleurs, mes moyens me le permettant et au-delà ! Je t'avoue que j'ai assez peu goûté la spéculation sans vergogne dont je me trouvais ainsi faire les frais. À tout le moins il en résultait que mes propres clés n'étaient plus en ta possession, qu'elles n'avaient rien à faire en d'autres mains que les tiennes. Ce n'est pas moi, alors, qui ai noirci la situation : je me suis borné à la prendre pour ce que tu me la donnais, aggravée seulement du fait qu'elle confirmait celle de l'année précédente.

Observe, je te prie, que c'était toi qui m'a obligé à en reparler. Je sais bien et je comprends qu'aujourd'hui tu cherches à écarter toutes ces ombres ; tout ce que je te demande est de ne pas faire comme si c'était de moi qu'elles étaient venues. Quant à la liberté, fais-moi l'honneur de croire que je n'apprécie rien plus qu'elle, que donc de toutes mes forces je ne peux que la désirer à ceux que j'aime mais je sais aussi qu'elle est un vain mot si le minimum vital de satisfaction des besoins n'est pas couvert. À chacun de se l'assurer au minimum d'efforts selon ses moyens propres, étant entendu, toutefois, que l'on ne saurait valablement écrire ou peindre pour vendre, mais bien pour obéir à une nécessité tout intérieure et « advienne que pourra ».

Il est vrai que, comme tu le rappelles, j'ai pu, un peu à la légère, envisager d'occuper, s'il était libre, l'appartement de mon voisin de palier mais (bien qu'il ne comporte qu'une pièce) c'était là pur « château en Espagne », projet nuageux ne résistant pas à l'examen. D'autre part la solution que tu proposes - l'appartement restant à votre nom - je ne puis la retenir et je dois, là encore, t'en dire la raison ; je ne saurais, en l'occupant de quelque manière, courir le risque d'une contestation ultérieure de l'ordre de celle que j'évoque au début de cette page. Je m'attends bien à ce que tu en nies la possibilité, dans les dispositions présentes qui sont les tiennes mais je ne puis pour autant, de ma place, l'écarter. Je persiste à te recommander de t'en remettre à Sontag sans retard.

Ma petite Aube, j'ai grande conscience de la force que tu montres en révolutionnant ainsi ta vie pour sauver ce qui t'est à cœur. Je t'embrasse tendrement.

André

 

Date de création23/08/1966
Date du cachet de la Postesd
Adresse de destination
ProvenanceSaint-Cirq-Lapopie, Lot
Lieu d'origine
Bibliothèque

Bibliothèque littéraire Jacques Doucet, Paris : Ms Ms 41363_177

Crédit© Aube Breton, 2018
Référence19004999
Mots-clés,
CatégoriesBibliothèque littéraire Jacques-Doucet, Bibliothèques, Correspondance, Lettres d'André Breton
SérieLettres à Aube
Lien permanenthttp://www.andrebreton.fr/work/56600101000119
Lieu d'origine de cet objet (région ou atelier) (1)